2 km avec un tendon d'Achille rompu : l'incroyable mental de Tigist Assefa
Par : Laurent MATHIEU - jeudi 1 octobre 2026 - source : allmarathon
Dimanche 27 septembre, Tigist Assefa a remporté le marathon de Berlin pour la troisième fois, en 2h11'04". Un record du parcours, la troisième performance féminine de l'histoire, 49 secondes de mieux que son ancien record du monde de 2023. Et pourtant, ce n'est pas le chrono que l'on retiendra de sa course, mais ses deux derniers kilomètres parcourus avec le tendon d'achille rompu. Cette fin de course pose une question que tout marathonien finit par se poser un jour : jusqu'où le mental peut-il, et doit-il, emmener le corps ?
2,2 km en huit minutes : la course a basculé au 40? kilomètre
Jusqu'au 40e kilomètre, la course de Tigist Assefa ressemblait à une démonstration de régularité. Passée en 15'30" au 5 km et en 1h04'57" au semi, elle avait enchaîné quatre 10 km avec une régularité mécanique (30'48", 30'46", 30'41", 30'45"). Au 40e kilomètre, atteint en 2h03'00", elle avait clairement le record du monde de Ruth Chepngetich (2h09'56", Chicago 2024) dans son viseur.
Puis tout s'est effondré et il lui a fallu un peu plus de huit minutes pour couvrir les 2,195 derniers kilomètres, soit une allure d'environ 3'40"au km et plus d'une minute de perdue sur cette dernière portion. Sur les images télévisées la douleur était perceptible, sans qu'on en connaisse vraiment la cause. Dans un premier temps, plusieurs médias, dont l'agence Reuters, ont parlé de crampes. À l'arrivée, Assefa s'est juste assise après la ligne pour retirer ses chaussures, avant d'être aidée par Haile Gebrselassie à quitter l'aire d'arrivée, avant d'être conduite à l'hôpital.
Neuf kilomètres de douleur avant la rupture
Le diagnostic est tombé deux jours plus tard. Son agent, l'Italien Gianni Demadonna, a indiqué qu'il s'agissait d'une déchirure complète du tendon d'Achille droit. Et surtout, il a révélé un détail qui change la lecture de la course : Assefa ressentait déjà des douleurs depuis le 31e kilomètre. Elle a donc couru près de dix kilomètres en souffrant, à l'allure d'un record du monde, avant que le tendon ne cède vers le 40e.
Selon son agent, sur les dernières centaines de mètres, elle ne courait probablement plus qu'en appui sur le talon, sans aucune propulsion, et il est fort probable que si elle s'était arrêtée plus tôt, les dégâts auraient été moins importants. Assefa doit désormais être opérée à Munich, avec une absence des compétitions estimée à environ six mois.
Pourquoi elle a pu continuer : ce que la science dit de la douleur chez les marathoniens
Continuer à courir avec un tendon rompu paraît inconcevable pour le commun des mortels. Mais la recherche sur la douleur des sportifs d'endurance offre quelques réponses. Plusieurs études montrent que les coureurs de fond perçoivent la douleur différemment.
Une étude menée par l'université d'Auckland, sur 26 marathoniens comparés à 26 non-coureurs, a mis en évidence un seuil de douleur et une tolérance à la douleur plus élevés chez les marathoniens. Le facteur le plus explicatif n'était ni l'âge ni l'entraînement en tant que tel, mais le sentiment d'efficacité personnelle face à la douleur, c'est-à-dire la conviction d'être capable de la supporter : il expliquait à lui seul environ 40 % de l'écart de tolérance entre les deux groupes.
Une autre étude norvégienne, publiée en 2020 dans Frontiers in Psychology, va dans le même sens : les athlètes d'endurance y tolèrent mieux la douleur et la jugent moins intense que les non-sportifs. Parmi tous les traits psychologiques testés, seule la peur de la douleur influençait l'ensemble des mesures. Des travaux allemands suggèrent enfin que les sportifs d'endurance disposent de mécanismes d'inhibition de la douleur plus efficaces, produits par le corps lui-même.
Autrement dit, la tolérance à la douleur se travaille. Chaque fin de sortie longue, chaque séance au seuil, chaque marathon couru « dans le dur » apprend au cerveau que cet inconfort est supportable. C'est précisément ce qui permet de tenir dans les derniers kilomètres d'un marathon normal. Mais c'est aussi ce qui peut amener un athlète à ignorer le signal d'une vraie blessure.
Un historique de blessure sur ce tendon
Ancienne spécialiste du 800 m, Assefa s'était tournée vers la route suite à une blessure au tendon d'Achille qui l'empêchait de s'entraîner en pointes. En 2019, une nouvelle blessure au même endroit lors du semi-marathon de Valence l'avait conduite à l'hôpital, et des médecins en Espagne puis en Italie lui avaient prédit des chances minimes de reprendre la compétition. Elle avait raconté à la BBC, après son record du monde de 2023, que cette épreuve l'avait justement poussée à travailler plus dur.
On touche là à l'ambivalence du mental de champion. La même conviction qui lui a permis de revenir d'une blessure jugée rédhibitoire, puis de devenir recordwoman du monde, est celle qui l'a fait continuer dimanche, au prix d'une saison. Elle n'est d'ailleurs pas la seule : Sifan Hassan et Jakob Ingebrigtsen ont eux aussi été freinés cette année par des problèmes de tendon.
Ce que les coureurs amateurs peuvent en retenir
Soyons clairs : la fin de course d'Assefa n'est pas un modèle à suivre. C'est une championne qui jouait un record du monde, une victoire de prestige et une prime, avec des enjeux sans commune mesure avec ceux d'un marathonien amateur. Son cas offre tout de même une occasion de réfléchir à la gestion de la douleur en fin de marathon.
Distinguer la douleur d'effort de la douleur de blessure. La douleur « normale » d'un marathon est diffuse : jambes lourdes, quadriceps qui brûlent, fatigue générale qui monte progressivement. Une douleur de blessure est différente : elle est localisée en un point précis (tendon, os, articulation), souvent aiguë, et surtout elle modifie la foulée. Si vous vous mettez à boiter ou à compenser, ce n'est plus de la fatigue, c'est un signal d'alarme.
Préparer mentalement le dernier tiers de course. Les études sur le sujet distinguent deux grandes stratégies : se concentrer sur ses sensations et son allure (stratégie dite « associative »), ou au contraire s'en détacher en pensant à autre chose (stratégie « dissociative »). Rester connecté à son corps aide à doser l'effort, et permet aussi de repérer plus tôt une douleur anormale. S'entraîner à courir fatigué, lors des sorties longues, reste le meilleur moyen de savoir à quoi ressemblera votre fin de marathon.
Anticiper la décision d'abandonner. Il est difficile de prendre une décision lucide au 38e kilomètre, avec des réserves de glycogène vidées et une lucidité en berne. Mieux vaut fixer ses règles à l'avance : par exemple, s'arrêter si une douleur localisée modifie la foulée, ou si elle s'aggrave à chaque kilomètre. Un abandon ne coûte qu'une course, une blessure aggravée peut coûter des mois.
Ne pas confondre courage et entêtement. Le récit sportif valorise ceux qui finissent coûte que coûte. Mais c'est l'agent d'Assefa lui-même qui le souligne : s'arrêter aurait sans doute limité les dégâts.
Le mental, une arme à double tranchant
La performance d'Assefa à Berlin restera comme l'une des plus impressionnantes de l'année. Elle illustre à quel point le mental pèse sur un marathon, peut-être au-delà de ce que l'on imagine, et elle rappelle aussi que cette capacité à repousser la douleur doit être maîtrisée. Le meilleur mental n'est pas celui qui ignore tous les signaux, mais celui qui sait faire la différence entre la fatigue normale et une douleur qu'il faut savoir écouter.
.......
Sources : RDS / Associated Press, « Courir 2 km avec un tendon d'Achille déchiré », L'Équipe, BBC Sport, World Athletics, « Assefa holds on for 2:11:04 as Adola regains Berlin crown », Marathon Handbook, « Tigst Assefa to Have Surgery in Munich », Reuters via The Star, The Star (Kenya), « I was told I couldn't run again », University of Auckland, étude sur la douleur chez les marathoniens, Frontiers in Psychology, Pettersen & Aslaksen (2020), Frontiers in Psychology (2020), inhibition de la douleur chez les sportifs d'endurance