Marathon : votre cerveau a un secret pour tenir jusqu'à la ligne d'arrivée
Par : Laurent MATHIEU - samedi 12 septembre 2026 - source : National Geographic
Vers le 30? kilomètre, la plupart des coureurs connaissent cette sensation particulière : les jambes deviennent lourdes, mais c'est surtout la tête qui semble se déconnecter. Concentration en berne, décisions plus difficiles à prendre, impression de courir « au ralenti mental ». Ce n'est pas qu'une image. Une étude publiée en mars 2025 dans la revue Nature Metabolism suggère que le cerveau, à ce moment-là, est littéralement en train de se nourrir de lui-même.
Le cerveau grignote sa propre gaine protectrice
L'équipe du neuroscientifique Carlos Matute, de l'Université du Pays basque - lui-même marathonien -, a suivi dix coureurs de 45 à 73 ans, avec une IRM cérébrale avant et après un marathon. Résultat : dans plusieurs zones du cerveau, le taux de myéline chutait nettement, jusqu'à 28 % dans certains faisceaux nerveux, deux jours après la course.
La myéline, c'est cette gaine blanche qui enrobe les fibres nerveuses et accélère la transmission de l'influx électrique entre les neurones - un peu comme la gaine plastique autour d'un câble électrique. On la considérait surtout comme un isolant passif. Mais elle est aussi composée à 70 % de lipides, et c'est là que l'étude change la donne : lorsque les réserves habituelles de glucose s'épuisent après plusieurs heures d'effort, le cerveau semble capable de puiser directement dans les graisses de sa propre myéline pour continuer à fonctionner.
Autrement dit, face à la pénurie d'énergie, le cerveau ne se contente pas de ralentir : il sacrifie temporairement un peu de son isolation pour se nourrir. Une forme de plasticité que les chercheurs n'attendaient pas à ce niveau, et qui serait activée seulement lors d'efforts dépassant deux à trois heures - exactement la durée d'un marathon pour la majorité des coureurs.
Bonne nouvelle : le phénomène est entièrement réversible. Les premiers signes de reconstruction apparaissent dès deux semaines, et le retour au niveau initial est observé après environ deux mois. Certains chercheurs y voient même l'écho d'un vieux réflexe de survie hérité de nos ancêtres chasseurs, capables de poursuivre un gibier sur de très longues distances : un cerveau qui sait continuer à fonctionner alors même que le carburant vient à manquer.
Il faut toutefois garder les proportions : l'étude ne porte que sur dix personnes, et la mesure utilisée (la « fraction d'eau de myéline ») est un indicateur indirect, pas une observation directe des cellules. De quoi expliquer la découverte avec enthousiasme, mais pas de quoi valider les titres alarmistes qui ont circulé sur « le marathon qui rétrécit le cerveau » : il ne s'agit pas d'une perte de neurones, mais d'un déstockage temporaire et récupérable d'une réserve énergétique.
Ce que ça change concrètement pour vos courses
Cette découverte n'est pas qu'une curiosité de laboratoire : elle rejoint ce que les coachs répètent depuis longtemps sur la nutrition en course, en lui donnant une explication biologique un peu plus précise.
Nourrir le cerveau autant que les muscles. Si le cerveau se met à taper dans ses propres réserves quand le glycogène s'épuise, tout ce qui retarde cet épuisement compte double. Les repères habituels restent valables : viser 60 à 90 g de glucides par heure pendant la course (gels, boissons énergétiques, fruits secs), et ne pas attendre d'avoir « faim » ou de sentir le coup de mou pour s'alimenter, la baisse de lucidité peut justement être un des premiers signaux que les réserves déclinent.
Prendre le brouillard mental au sérieux comme signal d'alerte. Difficulté à suivre son allure, à réagir vite à un obstacle : ce sont des signes classiques d'hypoglycémie cérébrale en fin de marathon. Plutôt que de les mettre uniquement sur le compte de la fatigue « normale », ils peuvent indiquer qu'il est temps de resucrer, même sans sensation de faim évidente.
Soigner la récupération, et pas seulement celle des jambes. Si la reconstruction de la myéline prend plusieurs semaines, cela plaide pour une récupération qui ne se limite pas au repos musculaire. Sommeil suffisant, apport en acides gras oméga-3 (poissons gras, huiles végétales) et alimentation équilibrée dans les semaines suivant un marathon sont autant de leviers déjà connus, mais qui prennent ici un sens supplémentaire : ils accompagnent aussi la reconstruction d'un tissu cérébral temporairement mis à contribution.
Ne pas céder à la panique. Il n'y a, à ce stade, aucune preuve que courir des marathons de façon répétée abîme durablement le cerveau. Le phénomène observé est présenté par les chercheurs eux-mêmes comme une preuve de plasticité et d'adaptabilité, pas comme un signal d'alarme. Voilà de quoi rassurer les coureurs réguliers qui s'inquiéteraient après avoir lu certains titres racoleurs sur le sujet.
Au fond, cette étude raconte surtout une chose : sur 42,195 kilomètres, ce n'est pas seulement le corps qui apprend à économiser ses ressources, c'est aussi le cerveau qui invente, dans l'instant, une solution de secours pour rester aux commandes jusqu'à la ligne d'arrivée.